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"L'AVR, 10 ans déjà."
Témoignage de Martine PETERS, présidente d'honneur et présidente fondatrice de l'AVR.

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L’Association nationale des Victimes de la Route - AVR - est née en avril 1992 à l’initiative de plusieurs acteurs férus de la nécessité de créer une telle association au Luxembourg.
Un appel aux intéressés eut d’emblée un grand succès, ce qui démontra bien le besoin d’une association qui pourrait venir en aide à des personnes pour lesquelles la vie avait basculé du jour au lendemain. En effet, il nous a fallu prendre conscience d’une chose: c’est que chaque “accident” est en vérité la conséquence malencontreuse de plusieurs facteurs, qu’un “accident” est un événement qui ne tombe pas du ciel, mais qui est provoqué en majeure partie par l’homme, en l’occurrence par le conducteur ou la conductrice. D’ailleurs, nos collègues anglophones parlent de crash plutôt que
d’accident.
Les conséquences d’un tel choc sont dramatiques pour chaque personne impliquée: des parents qui ont perdu leur enfant ou dont l’enfant leur revient dans un fauteuil roulant; la perte d’un être cher dans son entourage le plus proche; le vide qui se crée peu à peu autour d’un foyer jadis plein de vie. Nous avons aussi appris qu’en perdant un être cher, les mois et les années qui suivent le drame n’améliorent pas la détresse de ceux qui restent. Parfois même au contraire, leur état de santé se détériore jusqu’à subir des dommages psychologiques durables.
Dans ce contexte, il m’apparaît important de penser aux victimes catégorisées comme “blessés légers”, et qui peu à peu, parfois des mois après l’accident, commencent à avoir des difficultés de concentration. Ces troubles ne seront alors plus reconnus comme liés à l’accident et la victime, ne pouvant plus exécuter un travail de premier ordre, se verra jusqu’à perdre son emploi. Il m’importe ici de rendre hommage à toutes les personnes qui entourent les victimes qui ont elles aussi doublement subi le coup, d’une part en se trouvant face à une situation totalement imprévue et, d’autre part et dans les meilleurs des cas, en ayant à soigner et accompagner une personne qui a changé - souvent physiquement - mais aussi au niveau de son caractère. Des deux côtés, il s’agit de recréer une vie commune, une tâche compliquée, nécessitant une patience exemplaire, et n’aboutissant pas dans tous les cas.
Je pense qu’un des grands succès de l’AVR a été dès le départ de nous porter à l’écoute des victimes. Un premier hearing eut lieu à Diekirch, un deuxième à Grevenmacher, les deux fois dans des salles combles. Les doléances exprimées par des personnes impliquées - avec un courage exemplaire - ont ensuite fait partie du plan d’action de l’AVR. Ces doléances touchaient aux domaines suivants: - d’abord une grande incompréhension ou du moins un manque de coordination de la part des services administratifs se rendant la balle ou trouvant que les dossiers n’étaient jamais complets; - une grande appréhension des tribunaux, les victimes se sentaient traitées comme des témoins de second ordre alors que le coupable semblait avoir davantage de droits; - l’exigence d’un centre national de réadaptation, les progrès d’un blessé grave pouvant prendre d’autant plus de temps qu’il est séparé de son milieu familial, linguistique et social; - souvent, l’appel au dialogue avec le coupable sans lequel l’accident, déjà ressenti comme une injustice absurde, devient tout à fait insupportable; - enfin, l’immense besoin de parler, de rencontrer des personnes ayant vécu des drames semblables. Le tabou était brisé.
A partir de ces doléances souvent très concrètes, notre association a esquissé un programme d’action voulant répondre aux multiples besoins des victimes et de leurs proches:
- Mise en place d’une structure d’accueil visant à offrir une assistance directe et concrète aux personnes lésées par des accidents de la circulation.
Cette assistance avait comme premier but une aide au niveau administratif: coordination, suivi des dossiers, conseils individualisés, etc.
Il m’importe ici de remercier la Ville de Luxembourg pour avoir été prête à mettre un bureau à notre disposition, sans lequel nous n’aurions pas pu fonctionner ni développer nos activités.
Il me tient particulièrement à coeur de rendre hommage à Madame la Ministre Jacobs, qui dès le début a été à l’écoute des doléances exprimées par les victimes. C’est grâce à la compréhension de Madame Jacobs et de ses services que nous avons pu commencer à fonctionner utilement et par la suite développer les services de l’association jusqu’à employer quatre personnes à mi-temps en 2002.
- Tenue de réunions régulières pour les victimes et leurs proches, de façon à les aider à exprimer leur souffrance et à leur donner le soutien moral dont ils ont tant besoin.
- Organisation de réunions à thèmes éclairant les multiples problèmes auxquels les victimes doivent faire face: dommages psychologiques, comment vivre après l’accident, comment faire le deuil, assurances, sécurité routière, etc.
- Appels répétés auprès des instances politiques et gouvernementales visant à mettre en place un centre national de réadaptation, en collaboration avec des spécialistes de la médecine rééducative. Après maintes interventions, nous sommes satisfaits que ce Centre est maintenant en voie de construction, même si nous pensons qu’il aurait pu être construit il y a de nombreuses années.
- Accompagnement des victimes et de leurs proches, d’une part, auprès des avocats, des tribunaux et , d’autre part, des médecins afin d’aider à mieux comprendre les jargons respectifs et partant à évaluer l’état d’avancement des dossiers.
- Exigence d’une sécurité accrue sur nos routes. Les routes du Luxembourg tuent et blessent beaucoup. Certes, la lutte contre la violence routière n’appartient pas au seul ressort de l’Etat. Elle nécessite la mobilisation de tous les acteurs qui sont décidés à obtenir de résultats durables en matière de prévention routière, le rôle des associations privées y étant déterminant pour, d’une part exécuter une partie de l’énorme tâche et, d’autre part, exercer une pression constante auprès de pouvoirs publics pour faire avancer les choses.
A cet égard, nous pensons que certaines choses ont bougé; nous nous attendons toutefois à davantage de coordination entre les partenaires concernés de façon à garantir le succès à long terme d’une prévention routière efficace et durable.
- Organisation d’une Journée de Commémoration des Victimes de la Route en novembre de chaque année depuis 1996, action de relations publiques, menée de concert avec les collègues de la Fédération Européenne des Victimes de la Route. D’ailleurs notre collaboration avec nos collègues de la Fédération Européenne de la Route - FEVR - s’est avérée très fructueuse de par les échanges d’idées bien-sûr, mais aussi parce que la FEVR nous montre bien l’universalité des difficultés que traverse chaque victime de la route où qu’elle soit dans le monde.
La problématique des conséquences des accidents de la route est certes trop complexe pour l’exprimer en quelques lignes. Chaque victime représente un cas différent à tous les points de vue: entourage, encadrement psychologique et social, suivi médical, démarches administratives et et suivi juridique, réinsertion sociale, etc. C’est la raison pour laquelle nous ne pouvons nous en tenir qu’à une description générale des problèmes tels qu’ils sont perçus et vécus par les victimes et leurs proches: un tableau assez noir, nous en convenons. Notre mission essentielle consiste et consistera à apporter les réponses à ces problèmes. Je suis confiante que mon successeur à la présidence de l’AVR depuis 1999, Monsieur Jeannot Mersch, fort d’un conseil d’administration dynamique et enthousiaste, joue admirablement ce rôle de partenaire parfois gênant dans notre société, et continuera à agir dans le seul intérêt des victimes de la route.
En conclusion, je voudrais témoigner ma reconnaissance à toutes celles et tous ceux qui dès le départ ont cru en l’association, ont aidé à en dessiner les contours, contribué à transformer des idées en actions concrètes sur le terrain, organisé des actions et, tout au long de ma présidence, m’ont offert leur soutien pour un vaste programme d’actions au service des seules victimes de la route et de leurs proches. Au risque d’en oublier, je n’en citerai que quatre: Erna Bosch pour sa vivacité, son sens aigü de l’organisation et son honnêteté morale et intellectuelle, Jeanne Klincker pour sa formidable empathie envers les victimes et leurs proches et pour s’en être fait l’écho à toutes les réunions du conseil d’administration, Paul Hendel pour ne jamais avoir hésité à témoigner en public de son propre vécu, et Jean-Claude Wiesen pour ses propos toujours remplis de bon sens, parfois contradictoires, mais toujours très constructifs pour l’association. A eux quatre et à tous ceux que je ne peux citer faute de place, un grand merci pour ce qu’ils ont fait et pour ce qu’ils font encore dans l’intérêt des victimes.
“Toute douleur déchire,
mais ce qui la rend intolérable,
c’est que celui qui la subit se sent séparé du monde.
Partagée, elle cesse au moins d’être un exile.”
(Simonde de Beauvoir)
Martine Peters
Présidente d’honneur de l’AVR
Avril 2002

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